Armand Gatti est mort.

Un des plus grands dramaturges du XXème vient de s’éteindre. Journaliste, prix Albert Londres, cinéaste, écrivain, metteur en scène, on ne peut le comparer à personne. On ne peut le réduire à un adjectif. Il est tant à la fois. La Parole errante, son « autobiographie » tentait de le dire, par tous ses noms (Dante Sauveur dit Armand), tous ses numéros (Sécurité Sociale, carte de presse, numéro de prisonnier, etc..), par tous ses lieux, toutes ses vies. Il était celui qui se frottait au réel chaque jour.

J’aurais voulu, comme tous les journalistes, écrire sur lui, lui rendre hommage. Mais je ne peux pas. Les mots qui me viennent sont des mots de l’intime, de cet intime qui était notre. Je t’ai d’abord appelé Gatti, comme beaucoup d’entre nous. Puis, un soir, après un verre de Lacrima Cristi, je t’ai appelé Dante. Dante…

Voilà quelques années, un journaliste de France Culture me demandait ce je retenais de ton écriture. La révolution. La révolution des mots. Personne ne m’avait bouleversée comme ça. Aucune écriture ne m’avait fait penser que tout est possible. Tes mots, parlés, écrits, m’ont appris que je pouvais être libre. Lors de notre première rencontre à Strasbourg, tu as terminé ta présentation de l’expérience folle dans laquelle nous te suivions par : « Dieu est le verbe ! Voulez-vous être Dieu avec moi ? » Comme une adolescente à un concert de rock, seule, j’ai crié « Oui ! » Honteuse au milieu des 90 autres. Mais quand j’ai joué tes mots, j’ai été Dieu avec toi !

Tu n’aimais ni le pathos, ni la psychologie, mais je ne peux pas oublier le jour où tu as pris ma main quand tout se dérobait sous mes pieds. Je ne peux pas oublier nos engueulades, et réconciliations, politiques. Je ne peux pas oublier comment tu m’as protégée. Je ne peux pas oublier ton sourire et ton regard quand tu prenais mon bras pour m’emmener à l’écart pour me raconter tes rêves. Je ne peux pas oublier comment ta confiance en moi te rendais dur et intransigeant. Je ne peux pas oublier nos maladresses, ta mauvaise foi. Je ne peux pas oublier tes engueulades. Je ne peux pas oublier ton premier coup de fil à la maison. Je ne peux pas oublier ta rencontre avec ma grand-mère Mathilde et qu’en castillan vous vous rappeliez Madrid, Barcelone et Valence. Je ne peux pas oublié Tao. Je ne peux pas oublier tes histoires qui semblaient toujours les mêmes mais qu’un nouveau détail transformait en nouvelle réalité (une tâche bleue, une fourchette, un arbre…). Je ne peux pas oublier comment tu m’accueillais : « mon soleil ! », « mon miracle ! » Tu étais un monstre. Et quelle chance extraordinaire de m’être construite de toutes tes vérités.

Le maquis de la forêt de la Berbeyrolle, le camp et le théâtre du rabbin, Fidel Castro, le Guatemala, Bobby Sand et les soleils mayas dessinés avec sa mlerde, Berlin, Mao, la prison, l’Anarchie, la barricade de livres de Madrid, Durruti, Kepler, le kung-fu, la constellation du chien, Jean Cavaillès, Auguste G, la théorie des quantas et le Cantique des quantiques, les Mayas, la vierge de fer, Évariste Galois, tant d’autres réalités dont je me suis nourrie quand tu t’appropriais les nôtres. Car c’était bien ça ta force : co-naître, naître avec l’autre. Certains te qualifient d’utopiste, au sens premier de Thomas More, alors. Tu n’étais pas un rêveur, mais un faiseur.

Au-delà de ta capacité étonnante à écrire, tu partageais avec nous ces expériences sur le mode de l’université populaire où, tous, nous pouvions nous réapproprier le langage. C’est sans doute cela la révolution. La capacité à faire avec l’Autre. Aujourd’hui encore, je continue à transmettre ce que tu m’as appris. Aujourd’hui encore, je continue à me poser ces deux questions essentielles : Qui je suis ? A qui je m’adresse ? Aujourd’hui encore, je continue à me nourrir et à construire ma liberté.

« Tu es ma guerre d’Espagne ! » C’est la plus belle déclaration d’amour que l’on m’ait faite.