Ceija Stojka, une peintre rom à la Friche de la Belle de Mai.

Ceija Stojka est née en Autriche en 1933. Elle est rom lovara1. A dix ans, elle est déportée avec sa famille. Elle survit à Auschwitz-Birkenau, Ravensbrück et Bergen-Belsen. Quarante ans plus tard, le camp doit sortir de sa peau pour se transposer sur le papier, le carton.

L’exposition qui est présentée à la Friche de la Belle de mai retrace son histoire familiale. On traverse alors avec elle la fuite, la traque, les rafles, la déportation, les camps, mais aussi le dérisoire auquel on s’attache pour ne pas se perdre complètement. Le dérisoire, ces détails qui permettent de continuer à inventer une vie, comme ces trois ballons de baudruche colorés qui s’échappent d’une roulotte avant que son propriétaire ne s’entasse avec d’autres dans un wagon qui file vers Auschwitz. Le dérisoire comme ces fleurs jaunes, fragiles, qui résistent au milieu d’un champ de cadavres.

Comme dans un tableau de Bosch, on se perd dans les détails de ces scènes quotidiennes du camp. L’horreur côtoie continuellement la vie. La vie, c’est aussi ces cieux étonnants qu’elle peint. Noirs de ce désespoir et de cette mort inéluctable vers laquelle les Roms filent trop tôt et trop vite. Rouges de honte, de rage, de colère, mais aussi de ces drapeaux nazis qui envahissent l’espace. La vie c’est encore l’arbre, les arbres, jusqu’à cette branche qui devient sa signature. L’arbre de vie, le témoin, l’ami nourricier, celui qui nous cache, nous abrite.

Ceija Stojka raconte, dessine la vérité, sa vérité, brute comme son art. Un art où se croisent simplicité, poétique, politique, physique quantique. Une vérité où l’homme n’est plus que protons ou neutrons ballottés dans un accélérateur de particules.

On pourrait s’arrêter à cette classification évidente : art brut pour qualifier le travail de Ceija Stojka. Ce serait un enfermement de plus. Les phrases, les mots qui parsèment ses dessins sont aussi percutants, dérangeants, que les citations brechtiennes de Valério Adami. Ses noirs pourraient être ceux d’Hélios Gomez, ses personnages déraisonnés rappellent Le cri de Munch. Son écriture est plastique, graphique, et pourtant, on ne peut s’empêcher de se rappeler la tache bleue, la fourchette et autres menus détails dont déborde la littérature d’Armand Gatti pour décrire le camp.

Son art est brut, brutal aussi. Elle pose son empreinte digitale pour former certaines têtes comme une preuve que c’est bien son histoire qu’elle raconte. Un art brutal pour dire une réalité brutale. Des soldats nazis démesurés, menaçants, tirant sur des prisonniers nus, petits, humiliés, frigorifiés, muets. On entend pourtant presque les bruits, on sent presque l’odeur âcre de la peur et le pourrissement de la mort. On est horrifié devant des nuées de corbeaux, aux pattes graciles, qui déchirent le ciel comme des croix gammées.

Mais Ceija Stojka a résisté à toute cette horreur, à toute cette mort. Elle a su dire l’indicible et revenir parmi les vivants. Cependant, pour elle, « A l’époque où, plus de 54 ans après, , j’ai été invitée à Bergen-Belsen. Un jour avant je faisais ce rêve : les montagnes de corps se reconstituaient et s’assemblaient pour former un gigantesque homme-oiseau. Les fosses communes s’élevaient les unes après les autres pour former un tronc. Ensemble elles parvenaient à constituer un homme-oiseau-tombe. C’était mon rêve et les rêves ne nous laissaient pas tranquille, nous les victimes. »

L’exposition se termine en couleur mais aussi et surtout avec un formidable pied de nez : « Hitler, nous vivons. »

1Les Roms lovara sont marchands de chevaux.