Les héros du quotidien : épisode 1

Ferme ta boîte à camembert !

Fidel pensait être un grand amateur de fromages. A la fin de chaque repas, il se gavait de Vache-qui-rit, de brie pasteurisé, de Kiri, de gruyère sous cellophane. Il aimait tout particulièrement un fromage qu’il trouvait très délicat et original, comme les Français savent faire. Matilde et lui l’achetait affectueusement pour mes visites, pour me faire plaisir : le fromage aux noix. Ce fromage, strictement sans intérêt gustatif, fabriqué à partir d’autres fromages fondus et décoré de noix en son centre et sur le dessus, constituait le must de os fin de repas. Cependant, le fromage que Matilde préférait était le camembert. Pasteurisé, cela va sans dire… Pour Fidel, ce fromage était un attentat olfactif. A ce sujet, il racontait toujours une anecdote qui nous faisait rire.

Après la Retirada, comme la plupart des républicains et anarchistes espagnols, Matilde, ses parents, ses frères et Fidel ont bénéficié de « l’accueil » humanitaire formidable de la France de Daladier et ont atterri dans le camp de concentration de Argelès. A l’époque, le camp se réduit à peu de choses. Trois murs de barbelés, la mer constituant le quatrième. Les Espagnols construisent leurs baraquements qui serviraient aux migrations suivantes jusqu’à la fermeture du camp.

Ma famille est arrivée en France le 6 février 1939. Encore aujourd’hui, on parle de l’accueil exemplaire de la France. La réalité est moins fleurie. Les réfugiés étaient contraints de rester debout toute la journée sous peine de violentes représailles des militaires français et tirailleurs sénégalais postés sur la plage. Matilde et sa mère sont envoyées ailleurs, séparées des hommes. L’hiver 1939 est particulièrement vigoureux. Le soir, certains hommes s’enterrent dans le sable de la plage pour se protéger du froid. Dans les premiers mois, l’eau potable manque, les installations sanitaires sont plus que rudimentaires, pour ne pas dire inexistantes, les prisonniers souffrent particulièrement de la faim.

La population argelésienne organise la solidarité et vient en aide aux réfugiés. La vie au camp s’organise comme elle peut. Les gradés de l’armée républicaine et les responsables des groupes anarchistes deviennent, naturellement, les piliers sur lesquels les hommes s’appuient pour prendre les décisions. Un groupe d’habitants décide de pallier au manque alimentaire en jetant par-dessus les barbelés des denrées récupérées. C’est ainsi qu’atterrissent, en territoire espagnol, des dizaines de camemberts. Les Espagnols se méfient. En Espagne, des prêtres, proches du général Franco, avaient distribué du pain empoisonné aux indigents… Ils font appel à leurs « chefs », dont Fidel. Celui-ci saisi une des boîtes de camembert, au lait cru, nous sommes en 1939, l’ouvre, sent le fromage et hurle : « Ils veulent nous empoisonner !! » Il est interdit à tous de les manger. L’odeur qui se dégagera les jours suivants des dizaines de camemberts lâchement abandonnés à leur sort confirmera le bien fondé de cette décision, sous le regard ahuri de la population locale.

– « A l’époque, on ne connaissait pas ce fromage. On ne pouvait pas savoir. Mais, on dira ce qu’on voudra : c’est pas humain comme ça pue ! »

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