Les héros du quotidien : épisode 4

QU’ON ME DONNE UNE MITRAILLETTE !

Matilde et Fidel ont fait plusieurs allers-retours en Espagne après leur grâce de 1978. Il s’est d’abord agi de retrouvailles avec la famille. Du côté de Matilde, il ne restait plus qu’un cousin qui était rentré au pays avec femme et enfants en 1978. Avec sa femme Tonika et ses trois filles : Isabelle (la plus jolie selon mon père), Élisabeth (la plus dégourdie selon moi) et Diana (que je considérais comme ma seule cousine parce que nous avons le même âge), Paco s’est installé dans le village familial, où est née Matilde, à Villavieja, près de Valencia. Paco avait des orangeraies. J’étais toujours fière quand je trouvais les oranges Recatala sur les marchés français. Ils ont tous connu un triste destin. Isabelle est toujours mal traitée par son si beau mari que nous lui envions toutes. Élisabeth a voulu prendre son indépendance et est partie vivre et travailler aux Canaries où elle a été enlevée pendant une semaine. Elle a été retrouvée presque nue, hagarde, avec des marques de coups, dans la rue. Elle n’a jamais voulu raconter ce qui lui était arrivé et vit calfeutrée dans la l’appartement de sa mère. Paco a quitté Tonika pour une femme plus jeune qui l’a fâché avec ses filles pour mieux le plumer. Diana s’est rendu compte la veille de son mariage qu’elle n’épousait pas le bon homme. La violence la poussera à divorcer. Elle a appelé son fils Denis, pour garder une attache avec la France où elle est née.

De la f amille de Fidel, il restait ses deux sœurs Maria et Lydia qui vivaient ensemble, à Leòn, avec Fidelin, le fils de Lydia. Fidelin était un homme à part. Très cultivé, d’une grande fragilité, d’une finesse et une délicatesse incroyables. Il était capable de débattre de littérature avec Denis, mon père, et de jouer à la poupée avec moi. Bien qu’adulte sa chambre était celle d’un enfant. Après plusieurs séjours en hôpital psychiatrique, il s’est suicidé.

Causette peut aller se rhabiller !

Nous rendions aussi visite, de temps en temps, à des cousins de Fidel qui possèdent une ferme dans un village jouxtant celui qui fut le nôtre dans une autre Espagne. Je sentais que dans la grande cuisine de la ferme de ces cousins se jouait une joute idéologique, économique, politique, sociale, dont je ne comprenais pas les subtilités, plus occupée par les jambons et chorizos maison qui pendaient au plafond. Plus tard, j’appris qu’un cousin germain de Fidel, membre de l’Opus Deï, et avec qui tout le monde n’était pas ouvertement fâché, était le cœur du problème. On reprochait à Fidel sa radicalité, tenable uniquement grâce à son exil français. Fidel reprochait le papillonnage politique de ses cousins. Dans les faits, chacun s’est construit comme il l’a pu, dans des réalités radicalement différentes, avec le même objectif : survivre. Jusque dans les années 80/90, il n’était pas rare que les membres du Parti Communiste Espagnol aient également leur carte du parti fasciste, au cas où ils soient contrôlés. La transition a été longue. Cette situation était incompréhensible pour Matilde et Fidel qui le vivaient comme une trahison fratricide, comme cette guerre qui les avait séparés.

Finalement, Matilde et Fidel se décident à acheter un appartement en Espagne, à Valencia, rêvant un retour au pays. Ils ont vécu plus longtemps en France qu’en Espagne, et ne retrouvent pas le pays qu’ils avaient construit. Malgré un retour à une démocratie, sûrement encore trop monarchique pour eux, ils préféreront continuer à résider en France plutôt qu’être étrangers dans leur propre pays. Valence devient donc notre lieu de villégiature. L’appartement de trois pièces, avec une immense terrasse, était situé dans ce que Fidel pensait être un quartier d’artisans. En réalité, nos nuits étaient bercées par les chants hallucinants et le piano des nombreux travestis qui habitaient le quartier. Un superbe travail artisanal. Quand enfin je m’endormais, j’étais réveillées par le bruit de la fourchette qui bat la tortilla avant de la faire frire. L’odeur envahissait ma chambre. Le bruit et les odeurs , dirait l’autre. Les chants, les rires, les engueulades du matin, les odeurs de friture, c’est l’Espagne.

La voisine du dessous s’appelait Josephina. Anarchiste, fille d’anarchiste, la guerre a éclaté alors qu’elle sortait à peine de l’école. Elle migrera en France après la guerre pour des questions économiques et politiques. Elle devient femme de ménage : « bonne à tout faire chez les bourgeois. » Elle rentre en Espagne dès 1976, après la mort de Franco. Adolescente, je faisais peu de cas de cette vieille dame qui tentait de me parler en français quand je tentais de lui parler en espagnol. Vexante ! En vraie Valencienne, elle prenait plaisir à parler valencien avec Matilde. Fidel, castillan, méprisait ce dialecte de péquenots. Les Espagnols apprécieront.

Adulte, bien après le décès de Fidel, je me rends plusieurs fois par an dans cet appartement qui était le seul endroit où je me sentais chez moi. L’exil se porte en héritage. Valence était ma ville. J’y allais avec celui qui deviendra le père de ma fille. A notre arrivée, nous sonnions toujours chez Josephina qui détenait le Graal : le double des clefs. Nous étions accueillis comme des rois. Josephina avait fait le ménage, ce qui s’avère un défi dans cette ville où l’on respire de la poussière. Elle avait retiré les tissus tristes qui protégeaient les meubles, mis des draps frais dans le lit et, tant que sa vue l’a permis, elle nous préparait le gaspacho. Peu importait notre heure d’arrivée, elle veillait, toujours prête à nous nourrir. Elle attendait notre visite comme une fête. Elle me savait communiste. Mon compagnon était proche des mouvances anarchistes. Nous étions toujours conviés à venir prendre le café et manger les madeleines à l’huile d’olive pendant notre séjour. Fièrement, un après-midi, devant la table pleine de madeleines et d’ensaimadas à la crème, elle nous annonce qu’elle a préparé quelque chose en notre honneur. Elle se lève de son gros fauteuil couvert, comme il se doit, de napperons maison et entonne de sa voix chevrotante, en espagnol, la version anarchiste de l’Internationale. Surpris, émus, nous applaudissons. Elle lève le menton et lâche : « Ton grand-père n’aurait pas aimé ! » Effectivement, les frictions entre rouges et noirs ne nous ont toujours pas quittées. Mon compagnon et moi étions un couple mixte, en quelque sorte.

En fait, Josephina nous tyrannisait par sa gentillesse. Dès qu’elle nous entendait marcher ou parler, elle montait sous n’importe quel prétexte. C’était l’époque de José Maria Aznar, premier ministre et membre du PP (Parti Popular). Aznar a commencé sa carrière politique comme jeune cadre de Franco. Nous étions au début des années 2000. Les policiers de 50 ans et plus avaient eux-mêmes débuté leur service sous Franco. Chouette ambiance au comico ! Bref, la politique de Aznar manquait de finesse aux yeux de Josephina.

Un soir, elle monte chez nous pour vider son sac. Je m’amuse comme toujours de sa dégaine improbable. Une caricature de vieille Valencienne. Josephina ne dépassait pas le mètre cinquante, un peu bègue, un gros ventre et des cannes sèches comme des triques. Elle arborait une crinière blanche, un peu rosée, qu’elle coiffait à la mode « Une nounou d’enfer » et glissait toujours son corps fragile dans des blouses aux tons poudrés. Ce jour-là, elle est échevelée, visiblement très en colère. Nous la faisons entrer. Elle fonce vers le salon, se plante devant la télé et crache sa Valda. Elle bafouille en frangnol. Visiblement le problème est que Aznar a donné son accord pour que la chaîne valencienne diffuse en catalan. Les spécialistes apprécieront. Pour les autres, imaginez la chaîne corse qui serait obligée de diffuser en provençal. Joséphina est remonté comme un coucou. Ce salaud – la petite vieille se lâche- mène une politique nationale fasciste et maintenant il se mêle de politique régionale ! Rappelons que, selon l’article 2 de la Constitution de 1978, l’Espagne est un État régional qui garantit l’autonomie des nationalités et régions qui la composent. Elle garantit également la solidarité entre les régions, ce qui explique ce besoin irrépressible d’indépendance de la riche Catalogne.

Josephina n’a pas de temps à perdre avec ces imbéciles du gouvernement central. Elle en a vu d’autres et n’est pas contre l’adoption d’une certaine radicalité quand cela se justifie. Aznar venait de toucher à sa télé, sa fenêtre sur son monde. Après une vie chaotique, on venait bouleverser sa tranquille retraite. Ces quelques années de repos, forcés, étaient chahutés par un freluquet fasciste. Cette colère peut paraître démesurée, mais c’est oublier la politique centralisée de Franco qui interdira les différentes langues et traditions régionales. Pour Josephina, nécessité fait loi !

– « Mais qu’on me donne une mitraillette. Je sais encore m’en servir ! A mon âge, je n’ai plus rien à perdre. Salaud ! »

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