Les héros du quotidien : épisode 5

Tu t’es crue à la plaine ?

Je suis née à Saint-Denis. Je suis Dionysienne. C’est beau. Ça claque. Aujourd’hui, on dit 9-3. J’ai grandit à Aubervilliers. Albertivillarienne. Ça pète aussi. La Seine Saint-Denis fait partie de mon ADN. Bien sûr, un long séjour parisien a su gommer les particularismes régionaux. Cependant, je n’oublie pas d’où je viens. Ma famille maternelle, française, a toujours vécu à Aubervilliers ; sauf mon grand-père, originaire du Lude, un village près du Mans. Exotisme quand tu nous tiens. Ma famille espagnole, après-guerre, s’est installée à la Plaine Saint-Denis . Un sas entre Saint-Denis et Paris. Ils habitaient un quartier délicieux que longtemps on a appelé la Petite Espagne. Les rues étaient baptisées des noms de héros espagnols, comme Cristino Garcia, de son nom complet Cristino Garcia Granda. On y parlait le frangnol, un savant mélange de français et d’espagnol. Aujourd’hui, une grande partie du quartier est recouvert par le Stade de France. Une plaque en est la seule mémoire.

Historiquement, même si cela tend à disparaître avec les restructurations urbaines, ce quartier accueille les nouveaux arrivants. Il y a une hiérarchie dans l’exil. Les nouveaux occupent les caves ou rez-de chaussée. Il faut vivre dans le quartier depuis longtemps pour atteindre les étages et prendre de la hauteur sur la puanteur de ces immeubles insalubres. Fidel, Matilde et leur fils Denis s’installent donc passage Boise. On l’appelle aujourd’hui passage Boisé. Il n’y pousse pourtant que des pavés. Les parents et les frères de Matilde s’installent dans un appartement mitoyen. Dans cette unique pièce, Fidel construit des cloisons en papier peint, plusieurs couches collées ensemble. Les premières années, le point d’eau est situé à l’angle du passage et de la rue du Landy. Il est géré par l’épicier qui aurait pu jouer dans Germinal. Cette saloperie mettait un cadenas pour empêcher les familles qui lui était débitrices de se servir. Finalement un point d’eau sera raccordé dans la cour, en libre service. Un toilette commun pour tout l’immeuble finira par être installé, mettant fin aux flots de merde déversées depuis les coursives. D’où l’intérêt de loger dans les étages… Déjà du temps d’Alphonse XIII (roi d’Espagne de 1886 à 1931), la presse socialiste, tant française qu’espagnole, dénonce les conditions de vie inhumaines de ces immigrés : « paysages spectraux, odeurs pestilentielles, promiscuité et entassement dans des logements fortement insalubres et parfois sujets à de terribles incendies… »

Dans le quartier où réfugiés politiques et économiques se tolèrent, les enfants apprennent le français à l’école. A la maison, l’espagnol et la culture espagnole sont de mise. Cette entre-las linguistique est resté comme une tradition familiale. Mon père, Denis, et mes grands-parents passaient de l’un à l’autre dans la même phrase. En français, mon père appelait ses parents « papa et maman (voire mamita quand il avait quelque chose à demander ou se faire pardonner) et les tutoyait. En espagnol, il les appelait « père et mère » et les vouvoyait, même quand ils s’engueulaient. D’ailleurs, ils préféraient toujours s’engueuler en espagnol, comme pour épargner nos chastes oreilles, persuadés que ma mère et moi ne comprenions pas.

La Plaine était une seconde Barcelonetta (quartier très populaire de Barcelone, où aujourd’hui encore, il n’est pas rare de croiser des enfants sans chaussures). Les enfants étaient habillés grâce aux surplus de l’armée américaine. L’hiver, on glissait des feuilles de journaux sous ses vêtements pour se protéger du froid. Pour se coiffer, à l’espagnol cela va sans dire, on économisait la brillantine Roja et la remplaçait par de l’huile d’olive. Denis m’a souvent raconté ses hontes : le papier journal quand les petits Français avaient de vrais manteaux, les jean’s qui n’étaient pas encore à la mode (James Dean n’avait pas encore fait fureur), l’huile dans les cheveux qui attirait les mouches, les sacs plastiques qui remplaçaient les paniers, voire les cartables. Tout ce qui le caractérisait comme immigré. Adulte, grand lecteur de journaux qu’il éparpillait dans tout l’appartement, il arborait fièrement de magnifiques manteaux qui savaient le protéger du froid et de la honte. L’huile d’olive restait une denrée alimentaire et il se moquait de moi quand je m’en servais pour hydrater mes cheveux (comme toute méditerranéenne qui se respecte!). Quant aux sacs plastique, ils restèrent proscrits. Je me souviens d’une période où je manquais farouchement de liquidité, les placards étaient si vides qu’il y avait de l’écho dans l’appartement. Il décide donc de m’offrir un plein de courses. Il m’emmène en voiture au Carrefour de Saint-Denis. Arrivés, il décide de rester dans la voiture.

  • « Ben, il faut bien que tu sortes pour payer.

  • Non ! Tu prends ma carte et tu te démerdes. Je veux bien payer tes courses, mais je ne porte pas les sacs! »

A la Plaine, comme dans tout quartier populaire en Espagne, chaque habitant prenait en charge l’entretient et la décoration de l’intérieur mais aussi de l’extérieur de sa « maison ». Passage Boise, la maison en fond de cour affichait différentes couleurs de façades en fonction du choix des locataires. Chacun peignait son bout de façade, fleurissit son palier et exposait ses culottes immaculées sur les fils tendus. Ils étaient chez eux. Ceux qui ne faisaient pas cet effort étaient des « crasseux ». Les coursives se découpaient donc en carrés colorés qui désignaient chaque famille. Un quadrillage qui pourrait faire penser à une immense « Académie des 9 ». C’était la Petite Espagne.

L’écrivain Denis Fernandez Recatala devant l’appartement familial, photo de Marc Pataut, 1981

Pour garder ce lien avec le pays, tous se rendaient régulièrement au Hogar de los Espaňoles, le patronage espagnol. Le Hogar ayant été ouvert en 1926 par des curés, grâce à des financements privés, le portrait de Franco trônait dans la grande salle. La migration espagnole est installées dans le quartier de la Plaine Saint-Denis depuis 1911. Jusqu’aux années 40, ce sera donc une migration économique. Après-guerre, certains s’installent dans le quartier parce qu’ils y ont des connaissances, d’autres, comme mes grands-parents, connaissent l’existence d’une grande communauté espagnole dans le quartier, mais aussi parce que Saint-Denis, Aubervilliers et Saint-Ouen sont des villes communistes qui affichent leur solidarité avec le peuple espagnol. A l’arrivée de ses Espagnols politiques, l’accueil est chaleureux. On se serre à deux ou trois familles dans la même baraque le temps qu’un travail, puis un logement, soient trouvés. Enfant, j’aimais me rendre au Hogar pour y déjeuner le week-end. Je me méfiais pourtant de tous, maîtrisant mal la langue. Qui est nationaliste dans cette bande de vieillards qui s’affrontent aux dominos. On y mangeait une paella au riz français (la paella se cuisine au riz bomba cultivé dans la région de Valencia) dont mes grand-parents se délectaient. Mon père trouvait tout dégueulasse, mais aimait l’ambiance. Tout y était bruyant. On claque son domino sur la table, on parle fort, on rit, on se moque, on parle essentiellement espagnol, on fume abondamment.

Adulte, après un déboire sentimental, je reviens m’installer en région parisienne, près de mes amis et de ma famille. Mon père venait de s’acheter un petit deux pièces en mauvais état, à Saint-Denis, pour en faire son bureau. Il me propose de m’y installer contre un modeste loyer qui couvre son crédit. Et me voilà, de retour chez moi, rue de la République, sur la place de la mairie et de la Basilique. La place du marché. Un des plus grands marchés de France. Plus de 70 nationalités y sont représentées. Je décide d’ailleurs de changer la disposition de l’appartement. La plus grande pièce, donnant sur la cour, devient ma chambre. Je n’appréciais que très modérément l’humour potache, au micro s’il vous plaît, du vendeur d’oreillers et de couettes dès 7h le samedi !! J’aimais traîner dans ce marché immense où étrangement l’Espagne n’était pas représentée. Obligée d’acheter mon riz et mon chorizo chez les Portugais : hérésie !!!

Doucement, je m’appropriais ce retour aux racines. Le centre ville avait été complètement refait autour du métro Saint-Denis-Basilique. Les immeubles insalubres ont été remplacés par un ensemble de l’architecte Gailhoustet. L’utopie initiale, qui souhaitait un appartement avec terrasse pour tous, laisse place, trente ans après, à des infiltrations et des problèmes d’aération, les fenêtres n’ayant pas été prévues pour s’ouvrir… Si ce nouveau labyrinthe ne ressemblait pas aux ruelles de mon enfance, j’y retrouvais l’atmosphère.

L’immeuble que j’habitais était assez vide. Le premier étage servait de réserve à l’opticien qui tenait boutique au rez de chaussée. Au deuxième, mon appartement faisait face à un autre qui faisait office de garde meuble à une propriétaire absente. Au-dessus de moi, personne pendant des mois. Enfin, une propriétaire occupait tout le 4ème étage. En fond de cour, pourrissait un pavillon éventré qui servait de repère aux dealers des 4000 (cité de la Courneuve) et des Francs Moisins (cité de Saint-Denis). Dans ce délabrement, s’organisait une guerre des gangs qui se réglait à coups d’incendies. Finalement, je me décide à faire des travaux dans l’appartement et à arracher le magnifique papier peint imitation briques qui recouvrait une bonne partie des pièces jusqu’au plafond. Il me semblait que ce décor n’aidait pas à mon rétablissement. Je peins ma chambre en blanc, sobre. Pour le salon, je me laisse aller aux couleurs de Delacroix. Je garde la patine de deux des murs. Pour le reste, jaune pour le mur de la fenêtre et rouge pour le mur de la cheminée. Un ami m’aide à décaper et repeindre la fenêtre qui est en triste état. Il me demande si je souhaite mettre du jaune resto verso.

  • « Oui, c’est mieux. Comme ça, quand on ouvre, c’est toujours jaune. »

Il ne trouve rien à redire et fait ce que je lui demande. Mon appartement me ressemble enfin. Une affiche soviétique rouge est encadrée au-dessus de la cheminée. Un canapé fait face à la fenêtre et mur jaunes. Je suis chez moi.

Deux mois, plus tard, mon père m’appelle. Il semble passablement agacé. Je ne m’inquiète pas outre mesure. C’est son humeur naturelle. Il me demande si j’ai fait des travaux dans l’appartement.

  • « Ben oui ! Je t’ai même demandé des conseils pour enlever les traces d’humidité…

  • Tu as peint la fenêtre du salon ?

  • Oui !!! En jaune ! Faut que tu passes ! Ça pète ! J’ai fait un mur rouge aussi et j’ai gardé la patine de deux murs. C’est très beau, on se croirait dans un tableau de Delacroix. (Il rit). Non, je t’assure que c’est bien. Je suis allée chez Décor Plus (les scénographes et décorateurs me comprendront) pour acheter une cire pour conserver la patine. (Il rit de plus belle. S’étouffe comme à chaque fois qu’il rit trop.)

  • Le problème, c’est pas la patine, c’est la fenêtre jaune. Tu as peint en jaune aussi sur l’extérieur !

  • Ben oui ! Sinon quand on ouvre la fenêtre c’est moche !

  • Ahahahahahahahahah !!!!! Tu t’es crue à la Plaine ??!!! Elle est chouette ton idée, mais le quartier est classé. Il faut que tu repeignes en blanc.

  • Juste l’extérieur…

  • Ce sera moins joli. Même pour la façade. Mon jaune va très bien avec le rouge des briques, mieux que le blanc sale des autres fenêtres. (Il rit)

  • Ils me demandent 4500 francs. Repeins vite s’il te plaît. Cette môme est folle ! On a tout fait pour sortir de la Plaine et elle la ramène avec elle ! »

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