Les militants kurdes de Marseille en grève de la faim.

Sur le parvis de la préfecture, depuis quelques jours, flottent des drapeaux rouges et jaunes. Rouges de l’étoile du PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan, et jaunes arborant le portrait de Abdullah Öcalan, le fondateur du PKK retenu sur l’île prison d’Imrali depuis 1999. Sous un barnum, une trentaine de femmes et d’hommes font une grève de la faim pour demander la libération du leader de la résistance kurde.

Pour ces militants de la paix, les revendications sont claires. Elles font écho à l’arrestation de Leyla Guven. Leyla Guven, députée HDP (parti démocratique) d’Hakkari et coprésidente du Congrès de la société démocratique (DTK), est en grève de la faim depuis le 8 novembre à la prison de Diyarbakir. Cette grève de la faim illimitée a pour objet d’exiger la fin du régime d’isolement imposé à Abdullah Öcalan. La santé de la militante, âgée aujourd’hui de 54 ans, se dégrade. Ses proches et ses avocats sont très inquiets. Des militants kurdes du monde entier ont entamé une grève de la faim afin de soutenir cette action face à un silence assourdissant de la communauté internationale.

Abdullah Öcalan est aujourd’hui dans un très fort isolement. Les dernières nouvelles obtenues, il y a plus de deux ans, n’étaient pas très engageantes quant à la santé du prisonnier. Sa famille et ses avocats s’alarmaient des traces de déshydratation, pertes de cheveux importantes et autres symptômes signifiant une santé dégradée. Depuis, l’administration pénitentiaire d’Erdogan n’a laissé filtrer aucune nouvelle de Abdullah Öcalan. Ses partisans ne sont pas même pas sûrs que le leader soit toujours en vie. Prononcer son nom est devenu interdit au seing de l’assemblée ou dans les médias. Son propre neveu, élu démocratiquement, ne peut prendre la parole à la télévision -les médias ont tous été rachetés par Erdogan-, les journalistes le houspillant et le traitant de terroriste.

Abdullah Öcalan, portrait d’un résistant.

Fils de paysan, Abdullah Öcalan, connu sous le nom d’Apo (oncle en kurde), est né en 1949 dans le village de Ömerli (Amara). Avec une quarantaine de ses compagnons (Turques, Yazidis, Kurdes, Chaldéens, Arabes…), il fonde et devient le dirigeant du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, Partiya Karkêren Kurdistan), organisation considérée comme terroriste par la Turquie, les Etats-Unis et l’Union européenne.

Capturé au Kenya au cours d’une opération menée conjointement par les services secrets turcs, américains et israéliens le 15 février 1999, il est jugé le 28 avril 1999 pour trahison à la nation et condamné à mort pour avoir fondé et dirigé une organisation armée considérée comme terroriste. La peine est commuée en prison à vie en 2002 lorsque la Turquie abolit la peine de mort dans la perspective de son adhésion à l’Union européenne. Depuis, il est le seul détenu de l’île-prison d’Imrali sur laquelle, selon ses avocats, il subit régulièrement des agressions psychologiques – situation dénoncée notamment par Amnesty International et le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants. En 2009, des travaux ont été réalisés pour agrandir la prison afin que d’autres détenus, dont des membres du PKK, y soient incarcérés.

Öcalan est également l’initiateur du Confédéralisme démocratique, courant politique partagé par plusieurs formations de la gauche kurde. Ce courant est défavorable à la création d’un État kurde: « Il vise à accomplir le droit à l’autodéfense des peuples en contribuant à la progression de la démocratie dans toutes les parties du Kurdistan, sans toutefois remettre en cause les frontières politiques existantes. »

Qui sont ces réfugiés politiques kurdes qui continuent la lutte depuis leurs pays d’accueil ?

Nous avons rencontré Serwan Kosa (c’est son nom de résistant, le soldat immortel-la vengence). Il ne sait par où commencer : « Il y a tellement de choses à dire… » Il énumère les difficultés qu’il rencontre avec sa famille en tant que réfugiés politiques. Bien que résidant en France, ayant la double nationalité, son soutien au PKK lui a valu d’être fiché en Turquie et considéré comme un terroriste. Les Kurdes de France se confrontent à des violences administratives. Leur famille est régulièrement arrêtée et questionnée en Turquie pour connaître les supposés agissements des réfugiés, le consulat turc refuse de délivrer les pièces d’identité… Serwan Kosa reprend les mots d’un élus kurde : « Un Kurde peut être paysan, un Kurde peut être avocat, un Kurde peut être médecin, mais un Kurde ne peut pas être Kurde. »

 

Cet homme tranquille et souriant, raconte avec pudeur la guerre fratricide mise en place par le gouvernement d’Erdogan. Il dit la douleur de savoir que son jeune beau-frère, résidant en Turquie, doit bientôt partir faire son service militaire et risque de se retrouver face à face avec ses amis du PKK. Il avoue la peur de sa femme de savoir son jeune frère en danger, sa peur, à lui, de perdre un ami au combat. « On n’a jamais été contre ce drapeau, contre la Turquie, mais on veut qu’ils nous acceptent aussi. » Les Kurdes vivent sous étroite surveillance en Turquie. Il est interdit de parler Kurde jusque dans l’espace privé. La langue, la culture, les particularismes de ce peuple doivent disparaître.

La jeunesse turque commence à se révolter contre Erdogan qu’elle a élu. Certains paysans vont jusqu’à brûler leurs récoltes devant les mairies pour manifester leur mécontentement face à ce gouvernement qui méprise son peuple.

Quelles sont leurs histoires ?

Le père de Serwan Kosa tenait une petite échoppe dans la rue, une table, où il remplissait les briquets. Cet adolescent de 12 ou 13 ans ne connaît que peu l’histoire de son peuple. Il ignore même qu’il y a des Kurdes hors de la Turquie. Alors qu’il travaille, il écoute de la musique sur son lecteur cassettes. Un jour qu’il écoute Sivan Perwer, à travers les chansons du poète, il découvre la réalité du peuple kurde : la relégation, les arrestations, les assassinats, les villages rayés de la carte… Parce qu’il écoute cette cassette, l’armée l’arrête et le met à l’isolement pendant 3 mois. En prison, il apprend l’histoire du peuple kurde avec ses camarades de détention.

A sa sortie, il reprend ses études et obtiendra un diplôme universitaire, l’équivalent d’un bac+5, que l’administration refusera de lui délivrer sous prétexte qu’il est kurde. Il se rend au Ministère de l’éducation nationale turque et symboliquement dépose sa cravate et son stylo. Nous sommes en 1989, il quitte la Turquie. Il vit dans différents pays européens. Alors qu’il souhaite s’engager dans la lutte armée auprès du PKK, son père l’obligera à se marier, pensant ainsi le calmer et le faire rester au village. Quelques années plus tard, il arrive en France avec sa femme et son jeune fils, qui deviendra Serwan Kosa, grâce à l’aide d’amis.

La lutte pour la reconnaissance et la liberté du peuple kurde continue depuis son exil.

La luttes des Kurdes ne rencontre aucun soutien de la communauté internationale.

Abdullah Öcalan est le Nelson Mandela kurde. Cependant, si la communauté internationale ne prend pas fait et cause pour le leader du PKK c’est tout d’abord parce qu’elle a des intérêts politiques et financiers avec la Turquie. Le Kurdistan occupe une place géopolitique trop complexe pour que l’on laisse un parti marxiste y prendre le pouvoir. Parce que la raison fondamentale est quand même celle-là ! Nelson Madela avait le bon goût d’être centriste. Bien que le parti communiste sud-africain était plus important que l’ANC, c’est pourtant l’ANC qui a été soutenue par la communauté internationale. On a condamné la lutte menée par les partisans communistes. L’image de Winnie Mandela a été largement entachée pour ses positions politiques.

Abdullah Öcalan est communiste, fils de paysan, dirigeant d’une des plus grosses organisations de gauche de la région. Il apparaît moins engageant pour les chefs de file de la gauche européenne qu’un jeune avocat centriste. Cette surdité, ce racisme de classe laissent un peuple sans voix dans une lutte pour la paix et la reconnaissance. Leur revendication est simple, claire, juste :

Libérez Abdullah Öcalan et tous les prisonniers politiques de Turquie !

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