MARSEILLE : Péril en la demeure.

Les expulsions se succèdent, des habitants à bout de souffle.

Ce jeudi 15 novembre, trois nouveaux immeubles, rue Marengo, ont été vidés de leurs habitants à la suite d’un signalement pour une mise en péril. Qu’en est-il aujourd’hui pour ces familles ?

Il y a les effets d’annonces et il y a le combat quotidien des familles expulsées de leur logement pour cause d’insalubrité. Certains préfèrent pudiquement employer le terme « évacués », mais la réalité revêt une toute autre violence pour ces Marseillais qui doivent abandonner leur logement en quelques minutes. Nous avons rencontré des habitants* du 81 rue Marengo (6ème arrondissement) qui ont accepté de témoigner de leur expérience.

« Vous avez un quart d’heure pour partir. »

Ce soir-là, Caroline, professeur en collège, rentre chez elle vers 18h. Elle traverse un groupe de pompiers, qui semblent affairés dans l’immeuble voisin, pour atteindre sa porte. Personne ne l’interpelle, ne l’informe de ce qu’il se passe, ne la questionne. Dans les escaliers, elle croise sa voisine, Sandrine, qui lui apprend qu’il y a un signalement au 83, leur immeuble mitoyen. En effet, un copropriétaire a remarqué un problème structurel dans l’immeuble. Il a donc pris trois jours pour déménager ses affaires et a signalé le péril aux autorités, après avoir quitté les lieux, en omettant de prévenir ses voisins de ses doutes… Un joli acte de solidarité, voire simplement de civilité. On appréciera. Les pompiers ont prévenu Sandrine qu’un expert devrait passer dans tous les appartements, avant 22h, pour s’assurer de la qualité structurelle de l’immeuble du 83. 22h30, personne n’est finalement passé : ni pompier, ni expert. Caroline, ses deux fils et sa mère qu’elle héberge, se couchent, rassurés. Leur immeuble est solide. 00H30, les pompiers les réveillent : ils ont ¼ d’heure pour ramasser leurs affaires et quitter les lieux. Caroline se dépêche, réveille ses deux enfants, sa mère, remplit rapidement quelques sacs avec des vêtements et les affaires d’école, fourre son chat dans un sac. Un quart d’heure plus tard la famille est sur le trottoir, seule… Le trottoir est vide. Personne ne les attend. Pas de pompiers, pas d’expert, pas de représentant de la mairie. Personne. On les a oubliés. Quand les pompiers s’étaient présentés à sa porte, Caroline s’était immédiatement inquiétée du relogement : « Appelez votre assurance. Si vous avez des amis, tant mieux, sinon il y a la mairie. » Appeler son assurance à minuit trente… Une amie me le rappelait ce matin : « A Marseille, c’est une blague belge tous les jours ! » L’appel reste évidemment sans réponse. Elle appelle donc une amie. Bien lui en a pris. Les pompiers avaient bien noté sur une liste les noms des autres résidents. Certains ont été relogés le soir même à l’hôtel, d’autres, comme Caroline, se sont tournés vers des proches. Sandrine a été logée, avec son enfant, dans un hôtel pour 7 nuits… Elles sont passées. La suite ?

Une procédure longue et compliquée.

Pendant l’évacuation, la porte de l’immeuble a été percée, c’est d’ailleurs ce qui a réveillé Sandrine, la locataire du 1er étage, pour y insérer une chaîne et un cadenas. On installe des crash barrières pour inviter les passants à faire le détour. Le Lendemain matin, des barrières auto-bloquantes en béton sont posées. Dès le vendredi matin, un expert en génie civil, accompagné de l’architecte de la mairie, lancent la procédure et effectuent la visite, appartement par appartement, des trois immeubles concernés.

Conclusions :

  • 79, rue Marengo : tout est ok pour une réintégration des habitants après rapport de l’expert et validation de la mairie.

  • 81, rue Marengo : la même fissure transversale est constatée dans tous les appartements. Cependant, rien d’alarmant. Impératif de poser rapidement des étais dans le hall de l’immeuble afin d’obtenir la validation par l’expert et l’architecte de la ville pour réintégrer l’immeuble. Un cours d’eau passe sous les immeubles, trois grands arbres déploient leurs racines dans la cour. A surveiller.

  • 83, rue Marengo : immeuble d’où le signalement est parti. La pose d’étais immédiates, mais la nécessité d’engager, sous huitaine, de lourds travaux. A la fin des travaux, l’expert devra refaire une visite et un compte-rendu pour valider une réintégration. Il y a au moins un mois de travaux. En effet, les escaliers de cet immeuble semblent réclamer leur indépendance et vrillent sur eux-mêmes. Une grande fissure oblique traverse la façade sur cour de haut en bas de l’immeuble.

  • Pour le 81 et le 83, rue Marengo : il faudra injecter, sous haute pression, une résine dans les fissures afin de solidifier les fondations et les protéger de l’humidité.

La cathédrale de Strasbourg est construite en 1220, sur des fondations en bois, les pieds dans l’eau, qu’il a fallu renforcer par une dalle de béton en 1905. Depuis tout va très bien. Peut-être faudrait-il demander conseil…

Le numéro 81 aurait pu être réintégré très rapidement par les habitants. Les travaux ont été effectués dans la journée de vendredi (donc le lendemain de l’expulsion). L’expert a envoyé son rapport positif dès le samedi. Caroline en a eu lecture par son agence locative le jour même. Dimanche, black out. Les institutions ferment, même en situation de crise. Tous espéraient donc l’avis positif de la mairie dès le lundi. C’était sans compter sur une municipalité qui refuse toute responsabilité et s’engage dans cette procédure comme si Marseille était dans une temporalité normale. Dans une période où l’on pleure huit morts, plus de 140 immeubles vidés de leurs habitants, plus de 1200 personnes en déserrance (les chiffres augmentent chaque jour), la mairie ne s’embarrasse pas de la notion d’urgence. La ville exige donc (ce qui serait très normal dans un contexte classique) une contre expertise, à la charge du propriétaire, réalisée par un bureau d’étude indépendant pour valider une réintégration des lieux par les locataires. La contre expertise a été rendue mercredi. Toujours pas de décision de la ville. Attente.

Le parcours du combattant.

Être évacué de son appartement, c’est aussi se confronter à de nombreuses difficultés et démarches. Cela implique d’être psychologiquement capable, mais aussi de rater des journées de travail et, donc, de perdre du salaire.

L’assurance habitation : malgré l’information délivrée par les pompiers, la majorité des contrats ne couvrent pas ce type de sinistre et les assureurs considèrent que c’est au propriétaire de prendre en charge le relogement de son locataire. Dans le cas de Caroline, son agence locative lui a fait, après demande, une proposition de relogement dans un appartement meublé qui sera disponible la semaine prochaine. En attendant ?

Le propriétaire ou l’agence locative : dans le cas présent, l’agence locative du 81 rue Marengo a su être réactive et présente auprès des locataires. Elle les informe au fur et à mesure de l’avancée du dossier. L’agence se plaint cependant de « ce sac de nœuds » dont les modalités changent chaque jour.

Division de la sécurité civile urbaine, service de la prévention et de la gestion des risques : on demande aux personnes expulsées de leur appartement pour cause de mise en péril avérée, ou possible, de prendre contact avec ce service. Le bon d’hébergement qui leur est remis -pour ceux qui n’ont pas été oubliés- est émis par ce service. Dans la réalité, il est très difficile de les obtenir en ligne. Si l’on se déplace, le seul contact est une voix à l’interphone qui informe que « l’on ne reçoit pas le public. » Quand finalement Caroline réussit à les joindre par téléphone, bien que l’accueil soit très aimable, la réponse reste sans appel : « On ne peut rien faire pour vous. Le processus est en cours. » Depuis lundi, ce service n’est plus en charge de ce problème, il faut appeler Allo mairie. Pour une simplification des démarches, certainement.

Allo Mairie : là encore, l’accueil est très aimable, mais inefficace. Les appels sont censés être transmis aux services concernés qui, en retour, ne prennent jamais contact avec ceux qui sont véritablement concernés : les habitants. Multiplier les appels n’a aucune efficacité.

Rue Beauvau : il faut faire face à une longue queue. L’accueil est chaleureux et il est possible de rencontrer un psychologue. Il faut traverser un premier guichet où l’on expose sa situation, pour atterrir à un deuxième qui doit la « régler ». La prise de notes des dossiers et besoins se fait sur des cahiers. Dans ces conditions, il est difficile d’imaginer une quelconque efficacité des services municipaux pour centraliser les besoins de toutes les familles. Les usagers gardent un grand calme malgré les difficultés rencontrées.

L’école : Caroline a fait un signalement de la situation au collège de son plus jeune fils, via la plate-forme Pronote. Aucune réponse de l’établissement avant le lundi de la part de l’assistante sociale. Une femme charmante, mais on relèvera la réactivité de l’établissement. Il semble que le malheur effraye plus qu’il n’appelle à la solidarité.

Un silence assourdissant.

Pour Caroline, ce qui est le plus difficile à appréhender, c’est le silence de la mairie. Celle-ci s’adresse principalement aux agences locatives et aux propriétaires, laissant les habitants dans le flou le plus total. « C’est ce qui est le plus frustrant. » Les habitants s’organisent entre eux. Ils se sont mutuellement avertis de la présence des experts pour pouvoir tous être présents ou se remettre leurs clefs mutuelles. Le bar d’en face a proposé de récupérer le courrier des trois immeubles afin d’éviter de rajouter des problèmes à l’expulsion. Une affiche apposée sur les portes en informe les facteurs. A ce jour, aucun de ces immeubles n’est réintégré.

Combien de temps faudra-t-il pour que toutes ces personnes retrouvent un confort, se reconstruisent et puissent enfin surmonter ce traumatisme. Bien que sa famille soit éclatée depuis plus d’une semaine, entre plusieurs appartements de replis, l’histoire de Caroline n’est pas la plus dramatique. Cependant, elle est symptomatique d’une situation dans laquelle notre ville glisse depuis des décennies. La municipalité entretient un grand mépris pour ses administrés, jouant le jeu de la chaise musicale avec les misères, dans tous les sens du terme, qui s’invitent à sa table. Plus de 1200 personnes qui ont dû quitter leur logement, 1000 places en hôtel social sur la ville. Conséquences ? On met un terme à l’hébergement de migrants mineurs isolés pour accueillir les personnes en situation d’expulsion. N’est-il donc pas possible de trouver de nouvelles places dans Marseille ? La réquisition des trop nombreux logements vides ne serait-elle pas une première solution. Selon la Fondation Abbé Pierre, on recensait 36 000 logements vides à Marseille en 2017. Sans opérer de savants calculs, il devrait y avoir assez de place pour y loger les 1200 personnes actuellement en attente et les prochains dont les immeubles sont en insalubrité avérée. La réponse de la municipalité reste inchangée : une inertie forte qui laisse place à la spéculation. Il y a des décisions politiques importantes à prendre aujourd’hui qui doivent s’inscrire dans une solidarité sans faille pour tous les sinistrés. Ces décisions impliquent un investissement humain, certes, mais aussi et surtout financier dans le cadre d’une réhabilitation urbaine forte avec un maintien des populations présentes dans le centre ville, la réquisition des immeubles et appartements vides qui attendent une hypothétique hausse du prix du foncier pour revenir dans la course, la réfection des écoles qui sont dans un grand état de délabrement et mettent les petits Marseillais en danger, la mise en place d’un service public présent et efficace au service de tous les publics.

M. Gaudin et ses équipiers, à bonne entendeur… je ne vous salue pas !

* Les noms ont été changés afin de protéger l’anonymat de ces familles.

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