Les héros du quotidien : épisode 2

Pipi dans ma culotte.

Les Landes. Une ferme perdue dans la forêt, cachée au milieu des pins. Le confort est spartiate mais Matilde et sa famille ont d’autres préoccupations. Ils se sont tous retrouvés, par hasard, dans une ville d’eau. Matilde et sa mère Antonia marchaient dans la rue. Fidel passait en voiture. Il les a reconnues après plusieurs mois de séparation. Femme et mari, parents et enfants, frères et sœur, amis, tous étaient enfin réunis. Évidemment, Fidel, Pascual et José -les frères de Matilde- sont entrés au maquis. Antonia et Julio sont des partisans mais leur rôle est assez peu actif. Ils s’organisent pour la résistance contre le fascisme, ici, dans cette France qui ne veut pas d’eux, mais aussi en Espagne, persuadés qu’ils pourront venir à bout des forces franquistes et reconstruire leur pays et sa République.

Ce matin-là, les hommes sont affairés à une tâche peu agréable, mais essentielle : tuer un veau qui s’est égaré par là. Mal lui en a pris. Sa carrière de bovidé s’est arrêtée là ! C’est interdit. Le veau ne leur appartient pas. C’est donc du vol. Et quand bien même il serait à eux, les polices françaises et allemandes veillent au grain. Nous sommes en période de restriction et les réfugiés qu’ils sont, officiellement travailleurs agricoles, ne sont pas vraiment prioritaires. S’ils sont pris, c’est au mieux la prison, au pire, l’exécution. En cette période joyeuse, on ne s’encombre pas avec les détails.

Bref, Julio, le père, Pascual et José, les fils, ont tué l’animal. Ils sont à quelques dizaines de mètres à l’arrière de la ferme, à l’abri des arbres. Ils commencent à le découper. Julio sait s’y prendre, il est charcutier. Un veau, c’est un peu comme un cochon géant. Ce joueur invétéré, d’origine juive, avait eu plusieurs charcuteries en Espagne. Communiste, athée, il a tout de suite soutenu la Seconde République espagnole. Trois de ses fils : Julio (et oui, l’Espagnol n’est pas toujours inventif…), Pascual et José ont rejoint l’armée républicaine dès 1936, où ils rencontrent Fidel. Rafaël, lui, entre au POUM.

Pendant que les hommes découpent, Matilde et sa mère Antonia s’activent à la ferme. Elles sont dans le potager quand la police française arrive. Vérification des papiers. Des faux visiblement assez bien réalisés. Pascual et José ne sont pas censés vivre à la ferme. Les policiers interrogent les deux femmes. Enfin, si Matilde ressemble déjà à une jeune femme, cette plantureuse brune n’a que 14 ou 15 ans. Matilde est mariée à Fidel, ancien commandant de l’armée républicaine, promu capitaine dans les FFI. Il dirige un réseau de près de 375 personnes dans le Gers, dont font partie José et Pascual. Matilde a son rôle à jouer dans le maquis. Elle soigne les blessés, transporte les armes dans son panier. Elle joue de sa beauté pour éviter les fouilles. Sur son vélo, elle trimbale toutes sortes de colis dissimulés sous des œufs ou des légumes. Les œufs, c’est plus malin. Elle demande naïvement à ce qu’on ne les tripote pas trop pour éviter de les casser. Si elle se fait prendre, elle sait qu’elle risque gros, mais cela reste irréel pour l’adolescente qu’elle est.

  • « On était jeunes. On était inconscients. Si on avait réfléchi, on aurait sûrement pas fait tout ça. »

 

Les policiers s’amusent de la panique des deux femmes. Matilde et Antonia savent ce que font les hommes à quelques mètres de là. S’ils sont vus, ils seront tous arrêtés. On leur demande si elles ont vu des hommes dans la forêt. Elles répondent qu’elles n’y vont jamais. Elles ont peur des bêtes sauvages… On leur demande où est Julio. Il travaille aux champs.

Les hommes ont vu les policiers. Ils enterrent le veau. La viande est perdue pour tout le monde. Triste fin… Ils couvrent la terre fraîche avec des brindilles. José et Pascual rejoignent leur groupe dans le maquis pour prévenir de la proximité de la police. Julio file vers le champ et s’active comme s’il y était depuis le matin. Qui fera la différence entre sa sueur due à la peur et une sueur de labeur ?

Les policiers finissent par partir, bredouilles. Matilde regarde sa mère, soulagée. Les traits de celle-ci restent crispés. Matilde baisse les yeux. Éclate de rire. Les pieds d’Antonia pataugent dans une flaque. La peur avait eu raison de sa vessie.