Les héros du quotidien : épisode 3

De fil en aiguille…

J’ai grandi à Aubervilliers. En Seine-Saint-Denis. Toute petite, nous habitions passage des Roses, dans un minuscule pavillon de deux pièces, sans salle de bain. Nous avons ensuite déménagé pour une maison immense, rue Chapon, au centre-ville, près de la mairie. Première ascension sociale : j’avais ma chambre ! Toujours pas de salle de bains et les toilettes collectifs dans la cour… J’en garde une haine farouche pour les toilettes à la turc. Cet ancien corps de ferme était divisé en plusieurs lots. Nous nous rapprochions de ma famille française.

Pour entrer dans cette cour, berceau de nos aventures d’enfants, il fallait passer sous un grand porche où ce que nous pensions être l’énorme anneau pour attacher les chevaux était encore fixé. Nous habitions tous là : mon arrière-grand-mère, Blanche, plus communément appelée (à sa demande) Mémère. « Mamie, c’est chez les bourgeois ! » Mes grands-parents maternels, Jean et Christiane. Ma tante, Martine et mon cousin Fabrice. Il y avait aussi une entreprise, les autres, et les chiottes qui cristallisaient toutes nos hontes. La honte de traverser la cour avec son rouleau de papier. La honte d’aller vider les seaux hygiéniques… En fait, chez moi, il y avait des toilettes. Mais je passais beaucoup de temps chez mon arrière-grand-mère.

Notre maison était immense. Je regrette encore le grenier divisé en deux parties assez peu distinctes. Un tiers pour le bureau de mon père et deux tiers qui abritaient trois flippers !!! Ça s’était la classe internationale, comme on disait chez moi. Dans mon souvenir, il n’y avait pas de rambardes aux portes-fenêtres. Un jour, mes parents ont décidé de traverser le périph. Il a fallu quitter la maison, les flippers, la cour, la famille pour emménager à Paris. Je découvrais alors un quartier qui me semblait très chic, avec toutes ces dames si bien habillées. Pigalle…. Deuxième ascension sociale : une moquette bleu marine très épaisse, des chiottes juste pour nous, et une salle de bain avec une grande baignoire blanche !

Souvent, les mercredis, je voyais ma grand-mère Matilde. Elle m’emmenait au restaurant (un self à Montmartre), au cinéma sur les grands boulevards, manger une glace, au cirque d’hiver. En y repensant, elle avait des habitudes étranges : quand je vivais à Aubervilliers, elle me sortait à Paris. Quand je suis devenue parisienne, le grand chic pour mes grands-parents espagnols était de m’emmener déjeuner au restaurant de la piscine d’Aubervilliers avec son buffet de hors-d’œuvre à volonté. Ils sont morts tous les deux. Je peux enfin le dire : c’était dégueulasse !!!

Bref, un mercredi, nous sommes donc réunis dans le faste banlieusard et l’odeur de chlore avec Lisboa, un républicain espagnol qui avait combattu sous les ordres de Fidel dans le maquis. C’était un homme un peu bourru avec un accent à couper au couteau. Un Asturien, je crois. Il n’avait pas eu d’enfant et il m’aimait bien. Parfois, il me donnait de l’argent de poche pour mes vacances. Lisboa était son nom de résistant. Ça m’impressionnait. Je n’ai jamais osé lui demander son vrai nom, ni pourquoi ce choix de Lisboa pour un espagnol ! Ce jour-là, pourtant, j’osais lui demander comment il s’était fait cette horrible cicatrice qui partait du coin de ses lèvres jusque sous son menton. Partant dans son rire bruyant de méditerranéen, il me répond :

–  « C’est de la faute de ta grand-mère ! C’est une très mauvaise couturière ! »

Je reste interdite. Les trois adultes s’étouffent.

Matilde : « J’étais jeune ! J’étais qu’une gamine ! »

Fidel, pince sans rire : « Tu ne t’es pas améliorée. »

Dans le maquis, au-delà d’une résistance à l’occupation nazie, s’organisait, ou se rêvait, une révolution prolétarienne. Les maquisards étaient majoritairement des Italiens et des Espagnols ayant fuient le fascisme dans leur propre pays. Les membres du groupe dirigé par Fidel (70 Français pour 375 hommes), avaient un grand respect pour la justice et souhaitaient se comporter en hommes libres répondant d’une justice dont ils étaient les seuls maîtres. Ainsi, quand on découvrait qu’untel ou untel était un collabo, une balance, un fasciste, si l’on pouvait, on l’arrêtait pour le juger dans le maquis et y exercer la sentence (pas de travaux d’intérêt général au programme, quant au bracelet…). Rarement cela était possible. Le procès se déroulait donc entre maquisards et l’un d’entre eux était chargé d’aller lire la sentence au condamné et l’appliquer.

Ce jour-là, Lisboa est désigné. Avec ses camarades, ils étudient les possibilités. Finalement, ce qui semble le plus simple, le plus discret, c’est de se rendre dans le bureau du coupable. Lisboa entre dans le bâtiment surveillé. Il accède au bureau du-dit condamné. Il sort de sa poche les attendus du procès qui s’est tenu dans le maquis et commence à les lire à haute voix. L’homme en face de lui, peu patient, mais surtout peu séduit par la prose qui lui est servie, sort son pistolet et tire une balle dans la tête de Lisboa. La balle atteint la mâchoire. Mais Lisboa aime le travail bien fait et en bon ouvrier il ne quitte jamais un chantier sans s’être assuré de la qualité des finitions. A son tour, il tire. L’homme tombe à terre. Lisboa se sauve par la fenêtre et s’échappe grâce à l’aide de ses camarades.

De retour au maquis, Matilde s’occupe de le soigner. C’est son rôle. Elle est tour à tour marraine de prisonniers, infirmière, passeuse. Sa beauté et son rire enfantin rassurent les camarades. Elle prend ce qu’elle a sous la main. Pas grand chose. Des bouts de tissus en guise de pansements. De l’eau chaude pour la nettoyer. De la javel pour désinfecter. La chance est que la balle est ressortie. Du fil de coton et des aiguilles de couturière pour recoudre. Elle fait ce qu’elle peut. C’est son premier ourlet.

–  « Mais pourquoi tu as perdu du temps à lui lire la sentence ?

– Je voulais faire ça proprement. »