Vers un nouveau modèle économique

Dans son rapport de mai 2005 sur le commerce équitable établi dans le cadre d’une mission parlementaire, à la demande du Premier ministre JP RAFFARIN, Monsieur Antoine HERTH, député du Bas-Rhin, souligne :

« La persistance, voire l’aggravation, des écarts de richesse entre le Nord et le Sud, les chocs sociaux que constituent les ajustements économiques brutaux, l’épuisement rapide des sources d’énergie et de matières premières, la destruction des ressources naturelles, les évolutions climatiques sont autant de « tendances lourdes » qui justifient l’urgence de concevoir un nouveau modèle économique. »

Au MNLE, cela a été rappelé plusieurs fois au cours de ce salon, nous disons : « il est urgent de produire et consommer autrement. »
Illustrons ce propos. Depuis cinquante ans, les agriculteurs des pays développés, en France notamment, ont été encouragés à développer une agriculture productiviste, pour permettre l’autosuffisance alimentaire dans notre pays et participer à la lutte contre la faim dans le monde.
Aujourd’hui, nous pouvons constater qu’il existe des surplus alimentaires, alors qu’un à deux milliards d’individus souffrent de la malnutrition dans le monde, dont un nombre croissant de paysans, que dans notre pays même, la fréquentation des restaurants du cœur est en constante augmentation.
Par ailleurs, ces pratiques ont dégradé la qualité des sols et de l’eau.
Les mêmes règles ont développé dans les pays pauvres des cultures industrielles, comme le coton, parfois au détriment des cultures vivrières. Aujourd’hui, des produits de l’agriculture industrielle abaissent les prix mondiaux et rendent difficilement commercialisables le coton du Mali ou l’arachide du Sénégal.
Le constat est clair : les règles du marché fondées sur le libre échange, même assouplies par des mesures d’aides, ne permettent pas d’atteindre les objectifs de solidarité mondiale qui semblaient sous-tendre les choix de production agricole du milieu du siècle dernier.

Même, si le commerce équitable ne représente qu’une petite partie du commerce mondial, sa progression est rapide et il est un élément de réponse de ce nouveau modèle économique évoqué dans le rapport parlementaire.

En effet, parmi les critères habituellement retenus pour le définir on trouve :
La création d’opportunités pour les producteurs économiquement défavorisés,
La transparence et responsabilité,
La construction de compétences,
L’application d’un prix juste,
L’égalité des sexes,
Les conditions de travail,
Le travail des enfants,
L’environnement.

Ces préoccupations sociales et environnementales sont aussi celles des acheteurs qui pensent mieux rémunérer le travail du producteur, agir en faveur de changements dans les règles et pratiques du commerce international ou encore participer au développement durable en aidant le développement d’une agriculture paysanne.
Quelle que soit la motivation du consommateur du Nord, il accepte de payer plus. L’acte d’achat est partiellement un acte solidaire en faveur des pays en voie de développement.

A quelles conditions ce mode d’échange solidaire peut-il contribuer à assurer partout la souveraineté alimentaire ?

La juste rémunération du travail du producteur, le financement d’actions de développement participent à l’élévation du niveau de vie, mais le développement ou le re-développement de l’agriculture vivrière n’est pas explicite dans les critères du commerce équitable.

J’ai évoqué le coton d’Afrique de l’Ouest dont la commercialisation est concurrencée par le coton produit par l’agriculture industrielle largement subventionnée des Etats Unis. En 2005, seulement 3000 producteurs étaient concernés par la commercialisation équitable de leur produit à un plus juste prix. Le développement est rapide et l’objectif d’écouler la production de 20000 paysans est atteint ou le sera rapidement. Mais améliorer les conditions de vie de 20000 producteurs, c’est agir sur les conditions de vie de moins de 1% des 20 millions de personnes qui vivent de cette ressource dans cette partie de la planète. La solidarité sera-t-elle assez forte ?
Par ailleurs, le CE semble ignorer ou presque les efforts que font les Africains, plusieurs Maliennes et maliens présents sur ce salon en ont témoigné, pour valoriser sur place le coton. Il est nécessaire de développer la solidarité Sud-Sud.

Autre exemple, le quinoa. Composant de base dans l’alimentation des paysans boliviens et riche en protéines essentielles, ce produit est devenu un aliment très prisé des consommateurs de produits naturels. L’augmentation de la demande a d’abord permis le développement économique des producteurs puis a provoqué une hausse du prix et cet aliment de base est devenu un produit de luxe, y compris pour les producteurs qui vendent la totalité de leur production et achètent, pour leur consommation personnelle, des produits moins chers de substitution, moins nutritifs, comme le riz ou les pâtes, qui sont produits ailleurs.
Par ailleurs, l’augmentation de la production du quinoa se fait au détriment de l’élevage. FLO, organisme international de labellisation du commerce équitable a défini des standards spécifiques qui prévoient un prix plus élevé afin qu’il puisse couvrir les coûts relatifs à la fumure organique et à la préservation de la fertilité des sols.
Si la réponse du commerce équitable prend en compte la préservation des sols, de l’environnement, et c’est très bien, elle ne concerne pas la souveraineté alimentaire.
Ces deux exemples montrent que le commerce équitable qui a des atouts sérieux, indéniables, doit évoluer.

L’essentiel du commerce équitable concerne les échanges Nord Sud, mais « les ajustements économiques brutaux, l’épuisement rapide des sources d’énergie ou les évolutions climatiques » et donc la nécessité « d’un nouveau modèle économique » concernent aussi les pays du Nord.
Si l’agriculture productiviste a permis l’autosuffisance alimentaire dans notre pays, cela se fait au prix d’un gâchis de la ressource en eau tant en qualité qu’en qualité, au prix d’un gâchis de l’énergie. On parle de yaourt qui font quelques milliers de km avant d’arriver sur notre table.
Cette forme d’agriculture a eu aussi des conséquences sociales : la disparition de nombreux paysans.
Des formes de commerces solidaires Nord-Nord se développent et nous devons y être attentifs.
L’association MINGA intègre dans la problématique du commerce équitable une exigence d’équité tout au long d’une filière, de l’extraction jusqu’au recyclage, au Sud comme au Nord et prend en compte le commerce à l’intérieur d’un pays développé. Cette démarche doit permettre de faire comprendre au client/consommateur/citoyen qu’au Nord comme au Sud derrière le prix il y a des coûts écologiques et sociaux qui concerne la fabrication, la commercialisation et le recyclage des déchets.
Cela doit permettre de mieux prendre en compte l’intérêt de produire à proximité des lieux de consommation.
Les AMAP, association pour le maintien de l’agriculture paysanne instaurent des relations de proximité entre le producteur et le consommateur.
D’autres organismes développent localement des circuits courts de transformation et de distribution, pour le pain, les légumes ou la viande,

Il nous semble que la souveraineté alimentaire existera durablement au Sud comme au Nord si elle est basée sur une agriculture de proximité et sur des produits adaptés au climat et au sol. Cette double exigence peut garantir agriculture préservant la qualité et la durabilité de la ressource en eau, préservant la qualité des sols, et garantir des circuits de distribution économes en énergie.
Il doit être possible d’introduire dans les référentiels du commerce équitable des critères nouveaux pour re-développer une agriculture vivrière de proximité. C’est notre souhait.

Monsieur Antoine Herth, à propos du quinoa s’interroge : « faut-il en conclure que le Commerce Equitable finit par engendrer les mêmes travers que ceux du marché conventionnel que ne cessent de dénoncer ses promoteurs (ceux du commerce équitable)? »
Nous souhaitons qu’il ait tort.
Nous souhaitons que le commerce équitable serve à autre chose qu’à redorer le blason de tel torréfacteur, tel fabricant de chaussettes qui utilise une main d’œuvre bon marché ou telles enseignes de grande distribution.

Les différentes formes de commerce équitable en établissant ou rétablissant des relations de solidarité entre producteurs et consommateurs ont permis une avancée décisive. Leur développement et leur évolution doivent permettre de contribuer à assurer partout la sécurité alimentaire.

Claude Aury